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LA DÉSARGENCE

 

57 - LA DÉSARGENCE

 

 

 

On ne peut combattre le néolibéralisme qu’en opposant à son imaginaire un imaginaire alternatif […] Il n’y a que la puissance d’un imaginaire pour faire naître le désir de transformer le monde.” (Dardot et Laval, Ce cauchemar qui n’en finit pas, p.94)

 

À l’imaginaire de l’argent, la désargence oppose celui de son abolition.

 

Une société où on se sert d’argent, c’est facile à vendre : elle est seule sur le marché sociétal. Tout le monde est donc preneur. Pour ceux qui voudraient bien voir leur smic augmenter comme pour ceux qui ne savent plus quoi faire de leurs milliards, sauf d’autres milliards, l’argent c’est la liberté ! C’est le droit que vous donne l’argent, plus fort que la loi du plus fort, qu’il met sous sa loi. Une société où on se sert d’argent conjugue ses usagers par l’argent, ce qui ne les empêche pas de se plaindre. Ils se plaignent de ne pas avoir assez d’argent pour acheter ce qu’une économie fondée sur les profits monétaires rend nécessaire d’acheter, à titre vital ou symbolique. Ils se plaignent de ne pas en avoir pour leur argent ! Il y a même des partis anticapitalistes qui réclament justice : la justice de l’argent, l’argent qu’on doit gagner pour avoir le droit de manger et qui rend encore plus méritants ceux qui le gagnent difficilement. Et après?

 

Des commentaires résignés - c’est comme ça depuis toujours, et ce sera donc toujours comme ça. Des propos désabusés, indignés, railleurs, contre les salauds qui en profitent. Mais, gare aux vengeurs et petites vengeances, aux têtes au bout d’une pique et autres drôleries révolutionnaires, qui changent tout pour que ça recommence! Dire, en bloc, «c’est l’argent», fait craindre, à ceux mêmes qui montent en épingle de cravate tout ce qu’il a de négatif, ce qui arriverait si on s’en passait. Ils font peur ou se font peur. Ils n’ont rien d’autre à mettre à la place. Nous, oui. Nous le faisons à titre d’hypothèse, comme le furent en leur temps l’abolition de la féodalité, l’éducation gratuite et obligatoire, la Sécu ou le contrôle des naissances.

 

Voici quelques exemples:

 

a/ Au sujet de l’environnement : ses pollutions, ses montagnes de déchets, l’air aussi pollué à l’intérieur des maisons que dehors, les espèces disparaissent, etc. Pourquoi ? La faute au Progrès, à la technique, à la nature humaine ? Supposons qu’il y ait, sous ces grands mots, grands pour leur commodité, des forces réelles. À quoi tient l’emploi, très sélectif, qu’on fait de ces forces ? Il tient toujours, “quelque part”, à faire de l’argent ou en dépenser moins. Si ce n’était plus le cas, le marché serait-il aussi avide de ressources naturelles, matérielles, humaines ? Serions-nous obligés d’acheter ses articles pour avoir du travail ?

 

b/ Au sujet des migrants : Ils s’expatrient pour des motifs climatiques et politiques. L’Europe s’est enrichie en exploitant les ressources de leurs pays, où elle a soutenu et continue de soutenir des gouvernements à la botte du libéralisme. Elle n’est pas assez riche pour les accueillir «tous». Est-elle donc si pauvre? Matériellement, non. Mais la situation de l’emploi y est de plus en plus inquiétante, du fait que les taux de profits sur les produits et services de base, en Europe comme ailleurs, sont en baisse constante. Mais ces profits et les emplois dont ils ont encore besoin? Qu’est-ce qui se passerait si les pays qui exportent leurs nationaux n’avaient plus besoin d’en faire pour résoudre leurs problèmes - et les pays où ils émigrent non plus ?

 

c/ Les sociétés sont de plus en plus inégalitaires, l’écart se creuse entre les villes et les campagnes, et entre les nations aussi. Toutes les études le montrent. Mais ces études ne mettent pas en cause l’usage de l’argent. Elles y ont recours pour mesurer cet écart, en PIB ou seuil de pauvreté. L’instrument de mesure suggère des «mesures» - qu’il faudra financer. Au final, elles contribuent à entretenir la croyance que tout peut s’arranger, à condition de trouver l’argent et donc des équipes politiques capables d’augmenter les parts de marché, qui seront toujours inégales, aussi bien sur le marché de l’emploi, où un diplômé se vend plus cher, que sur celui des matières premières. L’argent étant aboli, s’il y a des différences entre les usagers, elles tiendront à l’emploi qu’ils font de leurs capacités indépendamment de l’argent, comme quand nous nous activons pour le plaisir, sans chronomètre.

 

d/ Des guerres et des conflits continuent de surgir un peu partout, en grande partie provoqués par la concurrence économique. L’économie de guerre tracte la croissance des profits monétaires. Ses profits sont indispensables pour respecter les objectifs de Bruxelles. Ils justifient, en sous-main, l’écoulement des armes, nécessaires dit-on à la défense des Droits de l’Homme. Sans ces profits, serait-on encore en posture de «défense»? Contre qui, quoi ?

 

e/ Le féodalisme libéral, à l’inverse du féodalisme classique, fondé sur la naissance, invite en principe tout le monde à son banquet, sauf ceux qui en sont exclus faute de rentabilité. Cette exclusion favorise la construction d’identités nationales, raciales, de classe, des identités religieuses fanatiques, défensives et explosives. Elle est le terreau du terrorisme. Comment s’en défendre? En combattant le fanatisme des peuples frustrés ou celui de l’argent?

 

f/ Les conquêtes sociales: comment, pourquoi, quand, sont-elles advenues? En période de croissance monétaire, boostée par l’exportation des produits manufacturés dans les colonies et l’importation des matières premières ou des aliments produits bon marché. Dans une économie commandée par les profits monétaires, les conquêtes sociales, qui demandaient de l’argent, peuvent toujours s’effondrer. Ce que l’argent nous a «donné», l’argent nous le reprend. C’est la justice de l’argent ! Dans l’hypothèse d’une abolition de l’argent, il ne faudra plus rien lui arracher.

 

g/ À peine prend-il les manettes, chaque nouveau gouvernement analyse l’état du budget et «découvre» des trous minimisés par l’ancien. Certaines «mesures» promises devront être reportées jusqu’au milieu du nouveau mandat. Il faut faire figure de bon élève parmi les nations soumises à l’oukase des moins de 3% de déficit autorisé par Bruxelles. Pendant tout le temps de la nouvelle législature l’opposition à l’Europe retrouvera donc des aliments pour la prochaine campagne. Les extrémismes se refont une santé. Et la santé de l’économie? En termes purement monétaires, la pingrerie budgétaire la débilite encore ! On sait depuis longtemps que l’impôt tue l’impôt. Dans un système fondé sur la redistribution des profits, en serrant la ceinture des usagers, les usagers la lui serrent aussi. S’ils consomment moins, la TVA rapporte moins. Les produits les moins chers, venus de l’étranger, se taillent la part du lion. Les entreprises hésitent à investir, tant pis pour l’emploi. Tant mieux pour les économistes et les «anti-mondialisation»: ils pourront s’en atterrer quelques saisons de plus. Le sentiment de confiance qu’on avait à l’égard de la maladie, de l’école, des transports, de l’hygiène, des fournitures élémentaires en matière de communication ou d’énergie, est en berne. Les «valeurs» de solidarité, de convivialité, montent en flèche. Tenons-nous par la main pour ne pas tomber, et si nous en avons les moyens, faisons-en profiter quelques autres. Ce qui exige parfois de faire montre d’audace, mais plutôt pour s’arranger de la misère que pour l’éradiquer.

 

Esquisse d’une civilisation sans argent

 

Nous disposons aujourd’hui d’un outil qui permet de supprimer l’usage de l’argent. L’informatisation des données permet de savoir tout ce qu’il y a, tout ce qu’on en fait, sans devoir y coller des prix, sans penser aux profits monétaires qu’il faut en retirer. Elle permet de tenir une comptabilité «matière» - au sujet des ressources dont nous disposons - et une comptabilité «action» - au sujet de ce que nous en faisons. L’informatique a, jusqu’à présent et avant tout, servi l’argent. Elle peut aussi servir à s’en passer !

 

L’argent n'est pas premier. Ce qui est premier, ce ne sont pas des marchandises, mais les choses dont on a fait des marchandises. En premier viennent les éléments naturels, matériels, pour notre espèce comme les autres. En premier vient l’usage que toutes les espèces en font pour répondre à des contraintes de base comme se nourrir, se protéger du froid, du chaud. En ce qui concerne l’espèce humaine, l’usage de l’argent a renversé cette primauté. Nous ne pouvons plus manger ou offrir de quoi manger, nous vêtir, avoir un toit, si vous n’avons pas d’argent. L’argent choisit ce que nous allons faire ou faisons de notre vie. Il choisit les achats, entre un haut et un bas de gamme qui affiche notre classe sociale. Il choisit la diplomatie et les guerres dont les nations sont capables. Dans les instituts de recherches, il choisit celles qui sont utiles à l’augmentation des dividendes. Que les recherches fondamentales aient lieu dans un grenier ou un labo, il les attend au tournant de ce qu’elles vont rapporter, tôt ou tard, en argent.

 

L’argent n’est pas premier. Il l’est devenu. Les techniques de ce retournement sont l’objet réel des sciences économiques qui l’accompagnent et le justifient. Elles sont la raison profonde de la grogne sociale. L’Histoire raconte comment l’usage des choses, à travers les siècles, a été de plus en plus étroitement lié à l’échange sous la forme monétaire que nous connaissons. Que la monnaie soit matérielle ou immatérielle n’y a rien changé.

Quand les économistes se mettent en colère, c’est d’abord et avant tout parce qu’ils sont déçus de la façon dont on gère une économie fondée sur les profits monétaires et leur redistribution. Et si l’usage des choses, du monde, de notre propre durée, de ce que nous faisons de notre vie, ne devait plus rien à l’argent ? Que deviendrait le rapport des sociétés avec leur environnement? Les rapports entre sociétaires? La démocratie anonyme des sociétés du même nom, dont le centre est partout et la circonférence nulle part?

 

Des banques sans argent. La gestion des stocks est aujourd’hui déjà entièrement informatisée. Rares sont les produits sur lesquels ne figure pas un code-barre ou un code-carré lisibles au laser. La connaissance des ressources - des capacités matérielles et humaines et de leurs interactions – a fait un bond en avant stupéfiant. Nous pouvons aujourd’hui savoir, directement, en temps réel, tout ce qu’il y a, partout, en quelles quantités. L’informatisation des données permet de savoir ce qu’on en fait dans telle industrie, tel commerce, telle recherche, telle expérience. Elle peut calculer à quelle cadence vous pouvez renouveler les ressources nécessaires pour continuer ce que vous avez entrepris. Elle peut mettre en rapport les incidences écologiques de ce que vous faites avec celles des autres entreprises et les recyclages.

 

Aujourd'hui, si un produit “manque” c’est parce que les profits monétaires ne sont pas suffisants: il a « donc » fallu abandonner la fabrication, le service, et licencier… ou vous n’avez pas de quoi acheter. Pourtant, les ressources sont là ! Les cerveaux et les mains aussi ?! Seule l’abolition de la monnaie peut sauver la planète et ses usagers ! Plaçons-nous donc à la hauteur des capacités que nous offre notre époque ! Les logiciels sont capables de croiser des milliards de données pour en tirer les informations nécessaires. Ils peuvent être utiles à autre chose qu’à faire toujours plus de profits et à ravager les peuples et la planète ! L’argent étant aboli, plus de concurrence ! Adieu la spéculation, vive la solidarité ! Les ressources locales sont à nouveau prises en compte. On peut savoir en temps réel où, en quelles quantités, qui peut fournir, quels sont les délais nécessaires au renouvellement et stopper quand les ressources naturelles sont menacées. Dans une économie sans argent, la création assistée par ordinateur, aujourd’hui dénaturée par l’obligation des profits monétaires et la concurrence, améliorera constamment les entreprises existantes et en proposera de nouvelles, dont l’expérience achèvera de prouver si elles sont favorables ou non à la solidarité et à l’environnement.

 

Adieu les hiérarchies salariales, vive l’invention, la recherche, tous sur le pont et responsables ! Arrêter une production inutile ne signe plus la ruine de tout un bassin d’emploi ! La maîtrise de leur usage par les usagers, “oubliée” depuis qu’on parle de démocratie et qui pourtant devrait la définir, s’applique dès la production. → desargence.org

 

Entre les deux guerres un nouveau modèle économique est apparu, connu sous le nom d’économie distributive. Elle est fondée sur les ressources disponibles et non les profits monétaires qu’il faut avant tout en faire. Elle chiffre ces ressources et distribue la somme totale aux usagers - sous forme d’argent. La revue PROSPER a été créée pour en rappeler l’intérêt et montrer que ses initiateurs, dans le contexte actuel, aboliraient non seulement les profits monétaires mais l’usage même de l’argent. Quelques numéros format PDF consultables en ligne et téléchargeables. → desargence.org/spip.php?page=prosper

 

Civilisation Sans Argent. Un monde à notre portée ! → civilisation-sans-argent.org & civilisation-sans-argent.org/le-collectif.html

 

Pour construire le monde de demain, sans le baratin des politiciens. Ce site présente les idées post-monétaires, (de l'Après Monnaie) ainsi que les principales objections à ce point de vue. - voter-a-m.fr/

 

Le Mocica est un mouvement qui propose, en 3 étapes, le passage à un modèle de société sans argent, géré par une Organisation Démocratique Globale. Sans dirigeant, l'ODG permet à chacun de prendre part aux décisions qui le concernent, du niveau le plus local (son quartier), jusqu'au niveau le plus global (le monde). Mouvement pour une Civilisation Consciente et Autonome - mocica.org/fr/Intro

 



16/03/2018
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