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2 - Monnaies, dettes, dieux, croyances, soldats, guerres et pouvoir dans l'Antiquité

 

2 - Monnaies, dettes, dieux, croyances, soldats, guerres et pouvoir dans l'Antiquité

 

Battre monnaie est un droit régalien, comme faire la guerre, signer la paix ou rendre la justice. La monnaie est le véhicule des échanges entre les hommes, elle est le moyen de paiement dont dispose la population d’un pays. L’État lui confère cours légal et pouvoir libératoire, ce qui signifie que nous sommes tous obligés d’accepter la monnaie nationale en règlement d’une dette. Le système grec tire son originalité et sa force du fait qu’il a su allier le libre usage de la monnaie à l’affirmation du rôle du pouvoir politique, lequel se réservait le monopole de sa création et jouait un rôle de garant. Toutes les études anthropologiques et en particulier Marcel Mauss avec son essai sur le don, montrent que la monnaie est une dette et n'a jamais succédé au troc.

 

Depuis la plus haute Antiquité, l'or et l'argent ont été recherchés et entassés par les hommes dans les temples sans que cela ne serve jamais aux échanges – les Égyptiens n'ont jamais connu la monnaie jusqu'à l'avènement des Ptolémées. Les métaux précieux étaient le moyen par lequel l'homme s'acquittait de sa dette envers les dieux. Pourquoi dette ? Parce que tout ce que l'homme possède, dans les sociétés traditionnelles, terre, cité, maison et vie même, c'est à la divinité qu'il le doit. En substituant sur l'autel du sacrifice une autre victime que l'homme, celui qui veut se délier de sa dette obtient auprès des dieux un équivalent symbolique, une conversion, terme à la fois religieux et financier. Cette conversion n'est possible que parce que le sacrificateur sacrifié donne un gage symbolique dont il a la croyance que les dieux l'accepteront. Le credo latin donnera la croyance mais aussi la créance, le crédit. En fait, s'institue un rapport de verticalité entre les dieux et les hommes, où la dette est soumise au rachat et où la foi est le premier moyen de paiement. D'ailleurs, fides, d'après le vocabulaire des institutions indo-européennes de Benveniste signifie à proprement parler crédit au sens financier et le verbe credere veut dire littéralement opérer un placement.

 

Dans la procédure libératoire de la dette par le sacrifice, on va substituer l'homme à l'animal et l'animal à la monnaie. Aussi, le rituel du temple de Jérusalem nous apprend que chaque Juif devait sacrifier son premier-né à Dieu en souvenir du sacrifice d'Isaac par Abraham, substitué par un bélier. Le Juif était autorisé à acheter une victime se substituant au sacrifice du premier-né : un mouton pour les plus riches, une colombe pour les plus pauvres. Joseph et Marie se rendant au Temple une semaine après la naissance de Jésus, achetèrent une colombe auprès des marchands du Temple. Ils échangèrent des deniers romains contre des sicles, monnaie qui n'avait cours que dans l'enceinte du Temple et qui était changée à des taux usuraires, faisant la fortune des prêtres.

 

On peut ainsi évoquer en exemple la description des premières monnaies romaines, faite par Plutarque, qui étaient ornées d'un taureau, d'un mouton et d'un porc, animaux qui constituaient le trio des victimes traditionnelles des sacrifices. D'ailleurs Augustin, Origène et Tertullien reprennent pecunia comme métaphore de fonction rédemptrice du Christ. Léon Bloy, à la fin du XIXe siècle, reprendra l'image dans son œuvre Le salut par les Juifs, voyant dans le sang du pauvre, c'est-à-dire du Christ, la contrepartie des 30 deniers et plus tard le culte de l'argent chez les Juifs.

 

La pièce de monnaie taillée, frappée, est donc issue d'un long processus de sécularisation du profane. Hérodote (v. 484 - v. 425 av. J.-C) écrit : "les Lydiens sont les premiers à notre connaissance qui frappèrent et mirent en usage la monnaie d'or et d'argent". Les rois de Lydie qui avaient le monopole d'extraction de l'électron, alliage naturel d'or et d'argent, que l'on trouvait le long des rives du fleuve Pactole, l'utilisèrent par la nécessité de la guerre à la rémunération des mercenaires. Elle est la première introduction de la monnaie, en dehors du sacré, pour acheter le service des hommes. Mais l'irruption de la monnaie procède de la souveraineté qui cherche à réguler la communauté et à étendre sa puissance, à l'extérieur, par la conquête. L'argent, dès lors, deviendra le "nerf de la guerre".

 

À l'origine, les pièces distribuées aux guerriers vont fonctionner comme un talisman, comme un gage de confiance dans l'issue de la bataille, et comme le gage de l'autorité du souverain. La monnaie est l'attestation publique de l'autorité souveraine.

 

Dans l'ouvrage, "La violence de la monnaie", Michel Aglietta et André Orléan écrivent : "Pour que la monnaie prenne vraiment naissance, il faut une mutation du principe de souveraineté qui introduit une distance entre la puissance souveraine et le sacré" ; et André Orléan relie l'émergence de la monnaie proprement dite à une appropriation individuelle de la richesse de la part du tyran grec qui se libère du sacré : "le tyran grec jouit du trésor d'une manière impensable pour le roi sacré : pour celui-ci, le trésor est essentiellement une source d'obligations, pour le tyran le trésor devient un instrument au service d'une politique. Il peut en jouir librement". Et Jean-Marie Thiveaud nous rappelle que c'est par l'usurpation de Gygès (env. 685-657 av. J.-C.) devenu roi de Lydie qu'apparaît la monnaie comme moyen de recourir aux mercenaires, afin de contourner le système d'obligations réciproques qu'il veut bouleverser. La pièce distribuée par le roi crée une "unité nouvelle qui se traduit par une relation directe avec le roi".

 

En rompant avec le sens traditionnel de la monnaie, Thiveaud poursuit : "le pouvoir magique se mue en pouvoir d'achat le jour où le premier guerrier assoiffé a remis sa pièce à un aubergiste...". Paradoxalement, on rejoint ici la pensée de René Guénon et de Julius Evola quand ils décrivent le passage de l'autorité spirituelle au pouvoir temporel. On le retrouve aussi dans la personne de Philippe le Bel, le faux-monnayeur ennemi de l'Église et des Templiers. La monnaie apparaît au centre de deux relations opposées. L'une verticale reliant l'homme à la souveraineté, l'autre horizontale reliant les hommes entre eux. Elle est un enjeu de pouvoir entre la sphère publique et la sphère privée.

 

Le monde grec traversa au VIIe siècle av. J-C. une crise qui fit croître les domaines des grands propriétaires terriens et réduisit les paysans pauvres à la misère et à l'esclavage pour dettes. Constatant que l'armée athénienne se réduisait de manière dramatique (car seuls les hommes libres pouvaient combattre), Solon (640-561) libéra les Athéniens mis en esclavage et éteignit toutes les dettes. Il procéda en même temps à une dévaluation de 30 % et développa l'artisanat en vue de l'exportation.

 

Petite ville au VIIe siècle av. J.-C., Athènes était devenue une ville prospère au début des guerres médiques (490-479). Mais, c'est à la suite de la découverte de nouveaux filons argentifères dans les mines du Laurion, qu'Athènes doit sa splendeur. En effet, cet afflux soudain de métal précieux fut utilisé par Thémistocle (524-459) en 483 pour la construction d'une flotte gigantesque de 200 trirèmes, ce qui lui permit de remporter la victoire de Salamine en 480 contre les Perses. Il assurait ainsi l'hégémonie d'Athènes sur le monde grec jusqu'à la fin de la guerre du Péloponnèse en 404. La ville d'Athènes tirait l'essentiel de ses ressources de l'exploitation des mines lui procurant une richesse inégalée dont il reste encore actuellement tant de vestiges.

 

Face à l'afflux de richesses, les Athéniens étaient confrontés au danger de l'accumulation et de la thésaurisation. Ils l'évitèrent par une politique active de grands travaux (la construction du Pirée, de l'Acropole...) et par les lois de liturgie qui obligeaient les citoyens les plus riches et les métèques à des dépenses de service public dont la plus coûteuse était l'équipement des trières.

 

Il est à noter que la chute d'Athènes, d'après Thucydide, fut due à la trahison d'Alcibiade qui conseilla aux Spartiates d'occuper en 413 la Décélie qui contrôlait les mines du Laurion. Alcibiade ajouta " des richesses que compte le pays, la majeure partie vous reviendra " et du même coup, " les Athéniens se trouveront privés des revenus des mines d'argent du Laurion ".

 

À l'origine, Rome ne connaissait que la monnaie de bronze, l'as qui suffisait aux échanges de la cité. Mais à la fin du IIIe siècle av. J.-C., la deuxième guerre punique (218-202) contre Carthage entraîna des dépenses telles que Rome dut faire appel à l'emprunt privé. Dans l'incapacité de rembourser ses créanciers, Rome dévalua progressivement sur 16 ans des 5/6èmes de sa valeur, monétisant en grande partie l'Ager Publicus. Heureusement, la victoire souriait aux Romains qui s'accaparèrent les mines argentifères espagnoles de la région de Carthagène jusqu'alors sous domination carthaginoise qui rapportèrent à Rome 25000 deniers d'argent par jour.

 

L'État romain conservera jusqu'à sa chute le monopole de la frappe des monnaies, dont les quantités quintuplèrent annuellement entre 140 et 90 avant J.-C., pour se stabiliser jusqu'à l'avènement de l'Empire. Pour avoir un ordre de grandeur, quelques années de monnayages romains représentaient l'équivalent d'un siècle de monnayage athénien. Cependant, Rome connut de nombreuses crises d'endettement et de paiement, en particulier au Ie siècle avant notre ère, qui étaient souvent dues à des crises extérieures comme la guerre d'Asie contre Mithridate (89-85 av. J-C) qui entraînaient la perte de confiance, la rides publica, la thésaurisation et le manque de liquidités, l'inopia nummorum. L'État procédait alors à des injections massives par le canal des dépenses militaires, décidait un moratoire des dettes et octroyait des crédits d'impôt. L'équilibre serait rétabli avec la victoire par le butin ou le tribut. Ainsi l'Asie et la Grèce seront pressurées de telle manière que cela prendra des allures de cataclysme économique. Son " endettement " vis-à-vis de Rome était de 720 millions de deniers qu'il faut rapporter à ce que coûtait la distribution de blé annuelle à Rome, 15 millions, soit à peine 2 % de la dette de l'Asie.

 

Un phénomène intéressant est l'absence de dette publique à Rome. Différence notable avec l'Occident qui connut le problème insurmontable de la dette publique dès le début du XIVe siècle et créa une classe inconnue de l'Antiquité : les financiers. Claude Nicolet dans « Rendre à César », conclut que " l'absence de dette publique explique que les entreprises financières et le système de crédit ne se soient pas transformés à Rome ". Rome ne connaissait pas la monnaie d'endettement.

 

L'observation de l'histoire monétaire nous montre que toute grande renaissance politique fut précédée par un afflux massif de numéraire. Le siècle d'Auguste, le "siècle d'or", fut financé par le pillage des temples égyptiens après la victoire d'Actium contre Marc-Antoine. La renaissance carolingienne par la découverte de mines d'argent en Dacie, la Renaissance par l'afflux d'or des Amériques, la révolution industrielle en Europe par la découverte des mines d'or de Californie...

 

Monnaie, mémoire et spécialisation : une interprétation alternative par Jean Cartelier cairn.info/revue-d-economie-politique-2001-3-page-423.htm

 

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04/03/2018
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